12 novembre 2016

Travail, Espace, Mobilité

Travail Espaces et Mobilité

Cette recherche porte sur les environnements de travail tertiaires destinés aux salariés de grandes entreprises, pensés comme des innovations visant à favoriser la mobilité.

Elle cherchera à saisir le rôle des phénomènes d’activité dans les usages des espaces de travail et dans le succès, ou au contraire l’échec, de telles innovations.

Elle est menée dans le cadre d’une thèse CIFRE par Felix Traoré à Génie des Lieux et rattaché au LATTS (Laboratoire Technique Territoire et Sociétés), dirigé par Pascal Ughetto, Professeur à l’Université Paris Marne La Vallée.

 

1 – De la technologie au travail nomade

On assiste, ces dernières années, à un regain d’intérêt pour les espaces de travail suite au développement des technologies dites « nomades » (smartphones, ordinateurs portables, tablettes) et des outils numériques (cloud computing, logiciels collaboratifs, etc.). Supports du travail à distance, ces technologies transforment à la fois les modes de travail et les représentations que nous nous faisons du travail intellectuel. Les travailleurs du savoir seraient appelés à devenir eux-mêmes des nomades, au sens où ils deviendraient « sans lieu de travail fixe ».

Ces formes de mobilité se concrétisent à deux niveaux : à l’extérieur des locaux d’entreprise, avec la progression du travail à domicile, dans les transports, chez les clients ou encore dans des tiers-lieux ; en interne, avec le partage des bureaux, sous ses appellations diverses (flex-office, hot desking, desk sharing,etc.). Tout donne à penser que ces modes de travail sont appelés à se diffuser. En France, 9% des travailleurs de bureaux travaillaient dans des bureaux non attitrés en 2015, contre 5% en 2011. Entre les mêmes dates, le nombre de télétravailleurs est passé de 12,7 à 16% (selon les chiffres de l’observatoire du télétravail). Et ce chiffre risque de continuer à progresser, au vu de la multiplication des négociations d’entreprises entamées suite à la loi Warsmann II de 2012, laquelle précise le cadre du télétravail.

Enfin, ces dernières années ont vu proliférer les espaces dits « collaboratifs », aussi regroupés sous le terme de tiers-lieux : espaces de coworking, laboratoires de fabrication (fablabs), télécentres, etc. Aujourd’hui, on dénombre environ 400 ouvertures d’espaces de coworking depuis 2010, où l’on n’en comptait qu’une quinzaine. Jusqu’alors, le co-travail a principalement concerné des travailleurs indépendants, des entrepreneurs, des startups, quelques TPE et des associations. De fait, les salariés ne représentent encore que 6% de coworkers, faute notamment d’une offre qualitative et structurée à destination des entreprises. Cependant, tandis que certaines entreprises tentent de reproduire ce type d’espaces en interne (c’est le fameux corpoworking), des acteurs traditionnels de l’immobilier d’entreprise et de la construction (Bouygues, Nexity), ainsi que des entreprises disposant d’un patrimoine immobilier en partie sous exploité (La Poste, La SNCF), entrent sur le marché et ciblent ce public.

Chacun peut entrevoir les avantages d’un recours plus large au télétravail, aux tiers-lieux et aux bureaux partagés. Pour les entreprises, la réduction de leurs coûts immobiliers, et une flexibilité immobilière accrue. Pour les salariés, la réduction du temps perdu dans les déplacements pendulaires. Enfin pour les autorités publiques, la réduction de la congestion et des impacts environnementaux liés aux transports, avec en parallèle l’espoir de redynamiser certains territoires périphériques.

Une question, pourtant tenue à l’écart de ces considérations, est décisive pour le succès d’une telle évolution: celle du travail et de son organisation. A quelles conditions ces innovations dans les environnements de travail, et les formes de mobilité qui les accompagnent, peuvent-elles accroître les capacités d’action des individus et des collectifs de travail ? Comment construire, à partir des innovations immobilières en gestation, des modèles pertinents au regard de la production?

2- De l’étude des lieux à l’analyse de l’activité

Comprendre les enjeux concrets d’une innovation consistant à introduire davantage de mobilité  entre les espaces de travail implique de s’intéresser aux rapports de façonnement mutuel entre d’une part, les environnements de travail, et d’autre part, les activités qui y sont réalisées.

Lorsque l’on interroge la manière dont des environnements innovants structurent l’activité des salariés, l’enjeu est de savoir à quelles conditions ils les aident à faire face aux épreuves du travail et à atteindre leurs buts. Quelles ressources et quelles contraintes (sociales, matérielles, technologiques) ils y trouvent, en comparaison de celles dont ils disposaient dans un environnement de travail « classique » (bâtiment unique, poste fixe). Y a-t-il, dans le passage à un environnement plus flexible, des ressources qu’ils perdent, et, dès lors, comment parviennent-ils (ou non) leur trouver des substituts? En gagnent-ils d’autres ? Lesquelles ?

Dans la mesure où l’on considère les individus comme coproducteurs de leur environnement de travail, une attention équivalente doit être portée aux pratiques à travers lesquelles ils organisent ce dernier, aussi bien dans ses composantes physiques et techniques que sociales. Certaines études décrivent des salariés nomades poussés à déployer des efforts conséquents -souvent invisibles parce que routinisés – pour pallier l’éparpillement géographique des collectifs et des activités, de manière à reproduire un cadre de travail semblable au bureau (Humphry 2014 a). Cette catégorie de pratiques renvoie fortement aux choix de répartition de l’activité entre les différents lieux (découper l’activité en séquences, planifier, réserver des espaces) et à la personnalisation des espaces (afficher de « pense-bêtes », ranger, classer). Mais elle inclut aussi les actions qui permettent aux individus de se coordonner à distance (surveiller sa messagerie, maintenir une présence sur des groupes de discussion en ligne) ou encore celles par lesquelles ils structurent leur environnement social immédiat (faire en sorte d’être présents quelque part en même temps que certaines personnes). En bref, qu’est-ce que les gens font, où, avec quels outils et avec qui ? Et surtout, en fonction de quoi ils sont amenés à le faire à certains endroits plutôt qu’à d’autres?

Appréhender ces questions implique, bien sûr, de s’intéresser aux caractéristiques des différents lieux où le travail s’effectue: leur aménagement, leurs équipements, les services qui y sont fournis, leurs règles d’usage etc. Mais cela demande surtout d’observer comment les usages s’articulent, dans les projections des concepteurs comme dans les pratiques réelles des professionnels ; comment ils composent un environnement de travail à partir d’une juxtaposition de lieux et d’espaces.

C’est pourquoi la recherche ne porte pas spécifiquement sur les tiers-lieux, le télétravail ou le partage de bureaux, mais bien sur la manière dont leur combinaison structure les situations de travail. C’est cette approche par l’activité, prise aux échelles individuelle et collective, qui permet de saisir comment le travail se réorganise à l’occasion du passage d’un site de production unique à un environnement de type Bure@ulib.

3 – De l’ingénierie spatiale aux dynamiques sociales

Pour autant, on ne saurait limiter l’interprétation des  pratiques au prisme de la seule activité. La recherche devra prendre en compte les autres dimensions qui influencent les usages. Parmi celles-ci, la dimension symbolique fera l’objet d’une attention particulière. En effet, évoluer dans un environnement professionnel, c’est en permanence projeter une image professionnelle vis-à-vis de ses pairs, ses collaborateurs, sa hiérarchie, ses clients… On ne peut donc pas comprendre les usages des espaces sans comprendre le sens que  les individus et les groupes leur attribuent. Par exemple, quelqu’un que l’on voit peu au bureau projette-t-il une image dynamique et moderne, ou est-il à l’inverse suspecté de désengagement? Cette dimension symbolique apparaît d’autant plus prégnante que le travail intellectuel se caractérise par la difficulté à rendre visibles les efforts et les habiletés qui y sont déployées, voire même les  résultats obtenus. L’image projetée par les professionnels est donc d’autant plus incertaine et médiée par des symboles. De la même manière, d’autres logiques extérieures à l’activité seront considérées, comme les dynamiques affinitaires entre collègues, ou encore les contraintes relevant de la vie privée (responsabilités familiales, associatives, etc.).

Pour conclure, l’objectif de la démarche n’est pas d’identifier des liens mécaniques entre des types d’environnement d’une part, et des comportements de l’autre. Il s’agira plutôt de comprendre les dynamiques qui président à l’appropriation de ces environnements de travail, pour identifier des leviers d’action.

4 – Un protocole de recherche

Empruntant fortement à une sociologie de l’activité, la recherche reposera sur une démarche d’enquête qualitative comparant plusieurs terrains. Elle sera menée sur 3 ans dans le cadre d’une thèse de doctorat en sociologie. Le doctorant, Félix Traoré, est embauché par Génie des Lieux et rattaché au LATTS (Laboratoire Technique Territoire et Sociétés), sous la direction de Pascal Ughetto. Son travail s’effectuera en trois étapes.

  • Phase 1: Préparation de l’enquête 
  • Objectifs : Sélectionner les terrains d’enquête et affiner la méthode
  • Méthode : Recherche bibliographique et veille, repérage des terrains pertinents, observations exploratoires, entretiens avec (collaborateurs/managers, concepteurs utilisateurs)
  • Calendrier : décembre 2016 – avril 2017
  • Phase 2 : Observation et suivi des pilotes
  • Objectifs : observer les modes d’appropriation des nouveaux environnements de travail, ajuster l’offre et analyser les effets utiles de l’espace sur le bien-être et la performance.
  • Méthode : Enquête ethnographique, entretiens semi-directifs, analyse de l’activité, campagne d’entretiens auprès d’acteurs de projets similaires (hors pilotes)
  • Calendrier : avril 2017- décembre 2018
  • Phase 3 : Synthèse et restitution
  • Objectifs : faire la synthèse des résultats et dégager des recommandations
  • Méthode : traitement et analyse des données d’entretiens d’observation, entretiens de groupe autour des résultats
  • Calendrier : Décembre 2018 – Décembre 2019

Chaque étape de travail fera l’objet de restitutions périodiques aux parties prenantes (présentations orales et rapports d’enquête), avant la restitution finale de la thèse à l’issue des 3 ans.

 

Mis à jour le 12/11/2016